Mon corps se déforme, mais mon âme résiste. Tout a débuté par une phrase. Courte, glacée et inflexible. « Je suis désolée, madame, c’est un cancer. » Et tout s’est arrêté. Le temps, les mots, le souffle. Puis sont venus les examens, les protocoles, les chiffres. Les couloirs blancs, les salles d’attente où l’on patiente sans fin, sans repère. L’hôpital de jour m’est apparu comme un monde parallèle, un sas entre deux vies, celle d’avant, et celle d’après. Très vite, j’ai dû désapprendre le langage familier pour en apprendre un autre.
Chimiothérapie, métastases, immunothérapie, radiothérapie, scanner, etc. Des mots lourds, tranchants, posés sur la table, tels des verdicts. Mon corps, lui, a commencé à se taire. Je l’habite encore, mais je ne le reconnais plus. Il a d’abord résisté, vaillamment, puis il a cédé, lentement, par petites défaites. Les cheveux sont tombés, puis les cils, et les sourcils. Le miroir est devenu un territoire incertain, une frontière floue entre moi… et moi. Ma peau s’est altérée, tachée, froissée. Elle s’est mise à vieillir plus vite que mon cœur.
Mes mains tremblent. Mes jambes flanchent. Chaque escalier semble être une montagne. Chaque souffle, une lutte. Le goût s’est effacé. Le sommeil s’est brisé. Et parfois, même ma mémoire me trahit, emportant des morceaux de moi dans son oubli. C’est comme si mon corps n’obéissait plus aux lois que je connaissais : celles de la force, de la beauté, du mouvement. Il suit maintenant une autre règle, celle d’une lente dissolution. Et pourtant, il tient, il encaisse. Par instinct, par orgueil, et par amour. Il s’accroche à chaque miette de vie. Avaler un fruit sans avoir la nausée devient un triomphe. Dormir une heure sans douleur, un miracle. Sortir, respirer, marcher, même quelques pas : tout cela constitue un voyage.
Chaque traitement est un paradoxe. Il soigne, et il détruit en même temps. Il sauve, mais emporte un peu de moi chaque fois. Je perds des choses invisibles : la pudeur, la spontanéité, la confiance. Mon corps est devenu un champ de bataille. Mon âme, une maison de fortune. Mais elle résiste, elle tient. Elle serre les dents du courage. Elle endure les regards gênés, les silences maladroits, les phrases toutes faites qui tombent à côté.
Je pleure parfois sans raison précise. Est-ce la peur ? La colère ? La fatigue ? Peut-être est-ce le deuil de celle que j’étais. Mais je vis aussi d’autres jours, des moments suspendus. Une chanson m’émeut, un rire me revient. Une main se pose sur la mienne doucement, et je me sens encore vivante, intensément. Alors je pleure, mais ce sont des larmes de joie, de gratitude.
Je ne suis plus celle d’avant. Mais je ne suis pas non plus une étrangère. Je suis un corps abîmé, certes, mais une femme qui se tient fièrement droite. J’apprends à marcher et à aimer autrement. Dans les ruines de mon corps, je découvre des zones intactes, des souvenirs, des élans, des tendresses.
Et jour après jour, je m’exerce à accueillir ce qu’il reste. On ne doit pas espérer redevenir la même qu’avant, mais plutôt accepter notre nouvelle réalité. Et parfois, dans le chaos, il reste une chose simple : le désir d’être là, encore un peu. Même fissurée, même ralentie. Car, au plus profond du silence, une petite voix chuchote : « Je choisis la vie, telle qu’elle est. »
Armand Henderyckx |